LUXEMBOURG
TRACY HEINDRICHS

Le «Mukbang» est une tendance sur internet qui consiste à manger face à une caméra

Assis face à sa caméra, des milliers de spectateurs l’observant sur la plateforme de partage, le youtubeur Nikocado Avocado, sort sachet après sachet des plats à emporter. Il les pose sur sa table, et déballe les contenus: un burger, un paquet de wedges, deux corn dogs, un hot dog, une dizaine d’onion rings, des nachos et six petits pots de sauces. Quarante minutes plus tard dans la vidéo, Nikocado est au bord du «food coma», peinant à terminer son repas, mais forçant tout de même les derniers onion rings dans sa bouche. Pendant ces quarante minutes, ce youtubeur - le plus connu dans le milieu du «Mukbang occidental» - aura parlé à son audience de sa vie, des amis, de drames personnels et publics. Ce type de contenu que Nikocado Avocado offre a une véritable communauté en ligne n’a pas véritablement fait parler de lui au Luxembourg. A quinze euros l’entrée (soit une demi-croquette de fromage et une feuille de salade), on peut comprendre pourquoi.

L’origine du «Mukbang»

Sorti tout droit d’une nouvelle dystopique, le «mukbang» survit et évolue sur internet depuis la fin des années 2000. Cette pratique, qui consiste à consommer des quantités souvent très importantes devant une audience sur internet, est originaire de la Corée du Sud. Selon Simon Strawski, un bloggeur canadien vivant en Corée du Sud, le «mukbang» fonctionne aussi bien car les «mukbangeurs» offrent aux personnes seules de la compagnie lors du repas, une activité qui reste très sociale en Corée du Sud.

Ce qui est surtout important pour les spectateurs, plutôt que le fait de simplement observer un.e inconnu.e manger, est la personne qui est «en face» d’eux. Parmi les «mukbangeurs» connus en Asie, on remarque la popularité des jeunes femmes au physique très fin mangeant des quantités astronomiques en relativement peu de temps, ainsi que des hommes expressifs et bavards. Il y a donc plusieurs types de personnages qui correspondent aux besoins des spectateurs: des gens mangeant en s’extasiant, des gens calmes, des gens sympathiques qui parlent de tout et de rien, des femmes belles de tout type… soit, des compagnons de table virtuels pour tous les goûts. En bonus, on n’a pas besoin ni de les mettre dehors une certaine heure passée, ni de nettoyer leur vaisselle.

Une évolution sans fin

Depuis quelques années, ce type de contenu se répand de plus en plus dans la communauté globale d’internet. Après le buzz sur la toile de vidéos de «mukbang» orientaux, des créateurs de contenus occidentaux ont adopté la tendance, à leur sauce. Les quantités de nourriture sont souvent plus extrêmes qu’en Asie, les repas moins sains et les sujets de discussion plus émotifs. Crises de pleurs, fous-rire, potins et clashs, tout passe, tant qu’on continue de manger. Pour les académiciens spécialisés, ce phénomène est devenu un véritable symbole de la surconsommation.

Pouvant paraître quelque peu absurde aux non-initiés, le «mukbang» semble pourtant attirer de larges audiences sur les sites comme Youtube ou Twitch. Selon les commentaires sous les vidéos, il semble que plusieurs motifs attirent les utilisateurs. Certains apprécient la compagnie du/de la youtubeur, qui adresse fréquemment les spectateurs directement, et qui réagit aux commentaires lives quand il s’agit d’un live stream. D’autres viennent pour l’aspect humoristique et grotesque du «mukbang». Pour une autre partie de l’audience, l’acte d’observer quelqu’un manger des tas de nourriture «malsaine» avec appétit suffit simplement comme raison. Quelle que soit la raison, le «mukbang» continue de croître et survivre bien plus longtemps que beaucoup d’autres tendances sur internet. Dans une communauté virtuelle où la solitude et l’ennui ne sont pas inconnus, ce phénomène semble avoir trouvé sa place.

Un mouvement mauvais pour la santé

Comme beaucoup de tendances sur internet, le «mukbang» en soi n’est pas des plus dangereux en temps normal. Certes, les «mukbangeurs» risquent de nuire à leur propre santé, mais pour le public, le risque devrait être moindre en théorie. Cependant, comme souvent, ces vidéos influencent d’une façon mentale et physique le comportement de leur audience.

D’une part, ce type de contenu promeut le «binge eating», pratique où l’on consomme des grosses quantités de nourriture d’une traite. Qui plus est, dans les commentaires de ces vidéos, on peut lire des messages tels que «Ça m’aide à ne pas manger». En bref, le «mukbang» encourage un comportement extrême par rapport à la nourriture. Considérant que l’audience est majoritairement faite de mineurs, on peut vite comprendre quel type d’image mentale se crée par rapport à la nourriture. Pour finir, l’influence du «mukbang» sur l’image de la nutrition et l’image de soi peut empirer quand on considère que beaucoup de «mukbangeurs» - surtout les femmes - sont fins ou athlétiques, promouvant l’idée qu’ils peuvent consommer des quantités énormes de fast food sans conséquences sur leur physique et santé.

A quand la fin?

Plusieurs anciens «mukbangeurs», tel que Livia Adams ou encore Miss Mina, ont commencé à parler de l’effet néfaste des «mukbangs» sur leur santé mentale et physique. Ceci n’empêche pour autant pas les «mukbangs» de continuer à se répandre sur le web. Tout comme les gourous fitness et leurs régimes «sains» et tout aussi extrêmes, le «mukbang» fait partie des tendances qui déforment un peu plus la réalité d’un chacun. Relativement inoffensif au départ, dans sa qualité de compagnie sociale, le «mukbang» s’est graduellement transformé en spectacle de l’extrême. Finalement, comme toute tendance d’internet, le «mukbang» se verra mourir un jour. Entretemps, cette tendance continue à incarner le problème global de la surconsommation. Sauf au Luxembourg peut-être, grâce aux entrées à quinze euros.