LUXEMBOURG
AUDREY SOMNARD

Une psychologue se bat contre le harcèlement scolaire

Catherine Verdier est psychologue pour enfants. Installée au Luxembourg depuis 1996, elle a vu le phénomène du harcèlement scolaire prendre de l’ampleur, si bien qu’elle en a écrit un livre pour sensibiliser le monde enseignant, les enfants mais aussi les parents. C’est en 2015 que Catherine Verdier a le déclic. La victime de trop. Celle qui la touche et la pousse à agir: «C’était la énième victime de harcèlement à l’école qui a poussé les portes de mon cabinet. A 14 ans, cette jeune fille a souffert de cyberharcèlement. Ce n’a pas duré très longtemps, mais cela a été très violent pour elle. J’ai décidé d’organiser cette année-là un colloque sur le sujet pour mettre les mots sur un mal qui ronge les écoles. J’ai réuni neuf intervenants et 650 personnes sont venues, je me suis dit que j’avais touché là un problème de grande ampleur».

La jeune femme passée chez Catherine Verdier va mieux aujourd’hui, mais combien sont passés entre-temps chez cette psychologue qui n’arrive pas à expliquer cette explosion de cas: «Si dans les années 90 les enfants consultaient suite à une séparation difficile des parents, le harcèlement scolaire a pris le pas aujourd’hui pour représenter la majorité de mes patients. Pourquoi une telle ampleur? Je ne l’explique pas, mais ce qui ressort c’est de mauvais ajustements des compétences psycho-sociales, des problèmes au niveau des émotions, un manque d’empathie et d’estime de soi».

Les réseaux sociaux font caisse de résonance

Un cocktail détonant qui est d’autant plus alimenté par les réseaux sociaux qui font caisse de résonance. Un cas de harcèlement entre deux élèves peut vite tourner à l’humiliation publique via Internet. Quand les garçons subissent des brimades physiques, les filles subissent des rumeurs et une exclusion de leur groupe d’amis. La victime est alors encore plus honteuse, ce qui peut donner parfois des drames. «Certaines victimes ne voient pas d’issue, ne sont pas détectées par le corps enseignant ou les parents, pour elles c’est la spirale», qui se termine pour les cas extrêmes en suicide.

Malheureusement, les chiffres du suicide au Luxembourg, pour les adultes ou mineurs, ne sont pas répertoriés, un manque d’information que regrette la psychologue car il est de fait plus difficile de se rendre compte de l’ampleur du phénomène. «En France, les jeunes se suicident de plus en plus tôt, c’est une tendance qui fait froid dans le dos, mais au Luxembourg impossible de savoir si la situation est similaire car il y a une vraie culture du secret». Elle regrette également que le ministère de l’Education ne se soit pas vraiment emparé du sujet. Des campagnes de prévention existent, (l’email stop-mobbing@men.lu du ministère de l’Education) mais ce n’est pas assez d’après la spécialiste: «J’ai réalisé une petite brochure, j’ai différents sponsors, mais je n’arrive pas à avoir l’aval du ministère alors que le sujet est pourtant crucial», estime-t-elle.

Pour la psychologue, s’il n’y a pas de profil-type de victime, il y a quand même des traits de caractère qui sont considérés comme «à risque». «Tout changement brusque de son enfant doit interpeller: pas envie d’aller à l’école, des bobos sans raison, un isolement manifeste doivent faire réagir les parents. Certains ados réagissent en se mutilant, d’autres sont victimes de troubles alimentaires. Les profils à risque sont souvent ceux qui sont en difficulté scolaire, qui ont une fragilité, qui sont en quête d’identité», explique la psychologue. Les plus jeunes enfants vont généralement plus spontanément se confier à leur enseignant, comme il en a un seul, il le connaît bien et généralement lui fait confiance. Pour les ados, difficile parfois de démêler un cas de harcèlement des symptômes de la crise d’ado classique. «Dans ce cas-là les ados n’ont plus aucun contact avec le monde des adultes, ils veulent se débrouiller seuls donc ils s’enfoncent», précise Catherine Verdier.

De l’autre côté du spectre, les harceleurs ont eux souvent le même profil: populaire, tyrannique avec une faible estime d’eux-mêmes. Une fois que le harcèlement est avéré et pris en charge, le travail est long. Six mois de thérapie en moyenne pour que l’enfant reprenne pied estime la psychologue: «Je donne des outils aux enfants et leurs parents, mais c’est parfois difficile si l’établissement scolaire ne réagit pas et que l’auteur du harcèlement continue de nuire en toute impunité».

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