BRUGELETTE
CATHERINE KURZAWA

Le parc wallon Pairi Daiza propose désormais de passer une nuit au plus près des animaux

L’ouest canadien n’est pas aussi loin qu’on pourrait le croire. A 2.30 de route du Luxembourg, il est désormais possible de passer une nuit entouré de loups, d’ours et de daims dans «La Dernière Frontière», le 8e monde du parc Pairi Daiza. Il propose des chambres d’hôtel mais aussi des maisons situées au plus près des animaux: les «Full Moon Lodges» donnent directement sur l’enclos des ours et des loups tandis que les maisons Natives sont entourées de daims. Si en journée le parc est animé du passage des visiteurs, une fois la nuit tombée, les résidents peuvent profiter d’un spectacle intimiste rythmé au cri des animaux. Au clair de lune, on arpente les allées à la recherche des créatures et on se plait à les observer paisiblement.

Au lever du jour, la douce lumière est propice aux belles photos des animaux qui évoluent dans un calme apaisant. L’aventure ne s’arrête pas là: le parc offre aux résidents des moments privilégiés au moment du petit-déjeuner. Deux fauconniers proposent aux plus jeunes de s’approcher et même de porter un petit hibou à bout de bras tandis que les soigneurs des otaries de Steller répondent aux questions tout en nourrissant les deux mammifères.

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Le tour du monde en 72 hectares

Les plus curieux de découvrir le reste du parc peuvent profiter - avant son ouverture aux visiteurs d’un jour - d’une heure entière où le jardin est vide pour y prendre de belles photos et observer en toute tranquillité les 7.000 animaux qui y vivent. Sur 72 ha, le parc regroupe huit mondes différents, dédiés chacun à une contrée du globe avec des monuments, animaux, plantes et parfois même spécialités culinaires typiques. Ainsi, dans le jardin chinois on se plaît à observer des temples traditionnels ainsi qu’une impressionnante collection de bonsaïs et de pierres venus tout droit de l’Empire du Milieu. Les stars du parc, à savoir le couple de pandas géants prêtés par la Chine à la Belgique depuis 2014, sont aussi visibles dans une grotte et des enclos spécialement aménagés. Les ursidés ont donné naissance à un mâle en 2016 et à des jumeaux début août. Côté africain, un village lacustre plonge les visiteurs dans une atmosphère bon enfant où même les animaux les plus impressionnants parviennent à venir si proches des visiteurs qu’il est même possible de caresser la tête d’une girafe. L’Indonésie, ses temples, sa faune et sa flore si luxuriante est également reproduite dans un cadre aussi reposant qu’émerveillant.

En 2018, Pairi Daiza a accueilli 2 millions de visiteurs dont près de 4.000 en provenance du Grand-Duché selon la direction du parc. L’offre d’hébergement semble aussi séduire cette clientèle à en croire le parc, qui revendique à ce jour des réservations dix fois plus élevées que le nombre de visiteurs d’un jour, avec une part de 2% de Luxembourgeois. Le parc est ouvert jusqu’au 11 novembre puis du 14 décembre au 5 janvier 2020.

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«J’ai créé ce parc parce que c’était ma raison d’être» | Rencontre avec Eric Domb, le fondateur de Pairi Daiza

Rendez-vous est donné dans le lobby de l’hôtel «The Paddling Bear». Entre une large baie vitrée donnant sur quelques marmottes qui grignotent tranquillement leur pitance et un totem traditionnel venu tout droit de l’ouest canadien, le fondateur et président de Pairi Daiza nous rejoint et nous invite à lever la tête: une barque est suspendue. «Vous voyez ce canoë, il a été fait à la main par l’un des plus grands artisans vivants d’une tribu au nom imprononçable», explique l’homme de 58 ans qui voyage à travers le monde pour y ramener des (encombrants) souvenirs de vacances. Son parc Paradisio a ouvert en 1994 sur base du parc ornithologique de Walsrode, entre Hambourg et Hanovre. 25 ans plus tard, il s’appelle Pairi Daiza ce qui signifie «jardin clos» en vieux persan, dans le sens de «paradis sur terre». Rencontre avec un passionné.

Monsieur Domb, est-ce exact que votre carrière vous mené un jour au Luxembourg?

ERIC DOMB Oui il y a très longtemps. Avant de créer Paradisio, j’ai restauré une ferme qui était complétement en ruine. J’aime le patrimoine, donc j’ai travaillé au Grand-Duché dans un petit village qui s’appelle Arsdorf dans la Haute-Sûre. J’ai adoré ce moment de ma vie, j’avais des voisins fantastiques. C’est l’entraide, il y avait facilement 30 ou 40 cm de neige et on était content d’avoir le voisin qui amenait son tracteur pour aider.

Comment êtes-vous arrivé à créer ce parc?

DOMB Ma vie professionnelle a été une succession d’échecs jusqu’à ce que je découvre l’ancienne Abbaye de Cambron, où nous nous trouvons. Si les moines devaient voir ce que j’ai fait depuis, ils devraient se retourner dans leur tombe (sourire). Mais c’est une autre histoire. J’ai commencé par devenir avocat puis j’ai travaillé dans une grande boîte d’audit, Coopers & Lybrand qui s’appelle aujourd’hui PwC. Puis j’ai créé une société de conseil qui s’appelait Stratefi qui, elle marchait très bien, sauf que moi je marchais très mal. Je faisais un boulot qui m’ennuyait copieusement. J’étais un espèce d’homme à tout faire des patrons de PME. Je trouvais que ces gens avaient une vie beaucoup plus passionnante que la mienne et c’est là que je me suis rendu compte que je n’avais pas une âme de consultant. Donc j’étais prêt à faire autre chose, ce qui est un point de départ indispensable: il faut se sentir disponible pour changer de cap.

Et il faut avoir l’appétit du risque…

DOMB Ah non, permettez-moi d’exprimer avec tout mon respect un désaccord total avec ce que vous dites. En fait, je déteste les risques. Seulement, mon envie de créer ce jardin est tellement forte que je supporte d’avoir la trouille. Je pense que j’ai très peu de qualités mais je crois que je suis un garçon courageux. Vous savez ce que c’est un garçon courageux? C’est quelqu’un qui est mort de peur mais qui décide quand même de réaliser son projet. Ce parc est un sujet d’angoisse permanent, les canicules, les inondations, le risque lié à un animal dangereux puisqu’on leur donne énormément de liberté ici.

Sans parler du risque de contamination…

DOMB En effet, d’autant qu’il y a plein de bestioles qui survolent le parc. C’est un endroit très intéressant à observer pour les oiseaux. En plus ils savent qu’il y a de la nourriture ici, qu’il n’y a pas de prédateurs, donc on est vraiment traversés par pas mal d’oiseaux qui peuvent être vecteurs de maladies très dangereuses comme la grippe aviaire par exemple. En fait Pairi Daiza c’est peut-être quelque chose qui ressemble au paradis pour les visiteurs mais pour moi, c’est l’enfer. Mais c’est plus fort que moi. Franchement, j’adore la nature. Je pense que c’est important de montrer les beautés de notre terre. Nous vivons dans un état de catastrophe permanent, nous sommes de plus en plus conscients que notre démographie et notre mode de vie entrent en collision frontale avec les besoins de la nature d’une manière générale.

On se trouve dans la Dernière Frontière, mais ça ne sera pas votre dernier monde… La Terre du Froid va venir mais y a-t-il d’autres projets d’expansion?

DOMB On doit avoir en tout un peu moins de 140 ha qui ne sont pas tous utilisés pour l’instant (Ndlr: le parc occupe 72 ha). Je pense que c’est amplement suffisant. J’espère que d’ici cinq ou sept ans, je serai au bout de l’enfer. Il y a de brèves périodes de bonheur qui sont les moments où je conçois de nouveaux mondes, qui sont des parties du Jardin des mondes. Cette partie est très agréable parce que c’est partir en voyage, rencontrer des artisans, trouver des objets magnifiques, les réunir, les transporter jusqu’ici. L’enfer commence avec le chantier. Parce que forcément, il n’y a pas un livre qui vous explique comment on fait quelque chose qui n’existe nulle part ailleurs. Et réussir cette greffe d’un paysage qui n’est pas seulement naturel mais qui est aussi culturel – parce que ce qui nous intéresse évidemment c’est le rapport pacifique que l’homme peut construire avec son environnement naturel – c’est une des caractéristiques de Pairi Daiza que vous ne trouverez nulle part ailleurs. Je pense que c’est important de montrer qu’une relation apaisée avec la nature est aussi possible et que les artisans, ces personnes qui ont de l’or entre les doigts, peuvent vraiment réaliser des choses extraordinaires.

La prochaine étape, c’est la Terre du Froid. Mais avez-vous d’autres mondes thématiques en tête?

DOMB Oui, il y a deux mondes que j’aimerais pouvoir créer qui, à mon avis, vont achever le projet de Pairi Daiza. Il y en a un qui est un hommage que je voudrais rendre à la ruralité européenne, c’est-à-dire aux villages constitués de maisons à ossature en bois, dont les maisons à colombage que vous trouvez partout en Europe, qui sont des lieux absolument magnifiques où on peut présenter un autre rapport à l’agriculture, vu que c’est un thème qui est particulièrement à la mode. Ça serait l’occasion aussi de pouvoir présenter des races domestiques qui sont en voie de disparition. Il y a plein d’espèces qui ne sont pas suffisamment rentables pour l’agriculture industrielle et qui disparaissent les unes après les autres. Ce village pourrait être une machine à remonter le temps si vous voulez – on se retrouverait à la fin du 19ème, début du 20ème siècle.

Et quel serait le deuxième monde?

DOMB Le deuxième, c’est en quelque sorte le vrai chaînon manquant du parc: c’est le monde des tropiques. J’adore les plantes, et les arbres fabuleux qui vivent là. Donc, ça impliquerait que l’on construise une grande serre: elle devrait être assez haute parce que le cœur du palmier se trouve tout au sommet de l’arbre. Vous pouvez tailler tous les arbres possibles et inimaginables sauf le palmier, car la vie se trouve au-dessus. Et donc, pour avoir un palmier qui arrive à plein épanouissement, il faudrait avoir une serre très haute pour cela. Il y a plein d’autres plantes, il y a les nénuphars géants d’Amazonie, les victorias, qui sont absolument extraordinaires, des cactus gigantesques… Il y aura évidemment des animaux, on pourra peut-être dormir là-dedans.

Vous êtes un entrepreneur très connu en Belgique. Quel conseil vous donneriez à un jeune qui veut lancer son entreprise?

DOMB De réfléchir à ses motivations. Si j’avais créé Paradisio pour faire de l’argent, j’aurai été balayé comme un fétu de paille. J’ai créé ce parc parce que c’était ma raison d’être. J’étais très malheureux dans ma vie professionnelle. Je me suis plongé dans ce vieux domaine pour oublier la vie extrêmement fade qui était la mienne avec toute la passion dont j’étais capable. Je pense qu’une envie folle, presque un besoin existentiel de créer quelque chose pour soi et pour les autres, c’est probablement l’attitude qui nous permet de surmonter les pires difficultés. Donc, les motivations d’un entrepreneur en herbe sont probablement un élément essentiel au succès.

Rappelons quand même que les jardins zoologiques, au moment où j’ai créé Paradisio en 1994, c’était l’activité la plus ringarde possible. On peut difficilement imaginer un truc plus débile que créer un zoo à la fin du 20ème siècle. Directeur de zoo, ce n’était pas le truc que vous alliez sortir avec fierté dans un cocktail. C’était le truc le plus éloigné des nouvelles technologies, des trucs smart, trendy, glamour. Et regardez ce que ce lieu est devenu: c’est devenu un lieu de ressourcement, un lieu où on reproduit des espèces qui n’existent même plus dans la nature et qui, je crois, rend les gens heureux. Donc, je pense en toute modestie, que nous avons totalement changé l’idée d’un jardin zoologique. Même dans les secteurs d’activité économiques les plus traditionnels, qui font le moins penser à l’avenir, il est possible de tirer son épingle du jeu. Comment est-ce que c’est possible? Quand les personnes qui prennent le projet en main ont une vision et sont prêtes à tous les sacrifices pour transformer cette vision en réalité.